EMISSION DU 27/01 - par bourse news Interview. De la rentabilité à la résilience: Ce que construisent les fusions bancaires


Boursenews : Quand on regarde les marchés européens/américains, la fusion apparaît aujourd’hui comme un outil courant de consolidation particulièrement dans le secteur financier. Comment expliquez-vous que ce mécanisme se soit imposé aussi naturellement ? 

 Jamal El Mellali : Les opérations de fusion se sont imposées dans ces régions car elles répondent à des pressions structurelles fortes : risque d’érosion des marges, notamment due à une concurrence accrue, y compris celle des banques digitales, renforcement constant des exigences réglementaires, notamment en termes de capitalisation, et besoins d’investissements massifs dans la technologie et la conformité. Dans un tel environnement, atteindre une taille critique est devenu essentiel pour absorber les coûts fixes et rester compétitif, ce qui explique le recours fréquent aux opérations de fusion. Par ailleurs, la sophistication croissante des besoins des clients, solutions intégrées, services multicanaux, innovations digitales, favorise l’émergence de groupes de taille plus importante, mieux armés pour investir durablement. La fusion devient alors moins une opération opportuniste qu’un levier stratégique de transformation, permettant aux institutions financières de s’adapter plus rapidement aux mutations du marché tout en sécurisant leur position à long terme.

 

 Boursenews : Selon vous, la fusion vous semble-t-elle être devenue un outil largement partagé de construction d’acteurs de taille critique, au-delà des différences géographiques ?

Ramy Habibi Alaoui : En effet, la recherche d’une taille critique constitue l’un des principaux objectifs des fusions dans le secteur bancaire. Du point de vue des actionnaires, il s’agit d’améliorer l’efficacité, la rentabilité, la diversification et la compétitivité, notamment grâce à la réalisation d’économies d’échelle. Cet objectif d’amélioration de la rentabilité et de capture d’économies d’échelle est le dénominateur commun des fusions bancaires, indépendamment de la géographie. S’agissant des différences géographiques, nous constatons que la grande majorité des opérations de fusion dans le secteur bancaire impliquent des acteurs domestiques. À l’inverse, les fusions transfrontalières, comme l’actualité récente en Europe l’a montré, se heurtent souvent à des obstacles politiques : les gouvernements peuvent être réticents à laisser des acquéreurs étrangers contrôler de grandes banques. Des exemples de fusions transfrontalières existent en Europe, aux États-Unis et au Moyen-Orient, mais les regroupements domestiques demeurent dominants sur la plupart des marchés.

Il est également intéressant de souligner que les dynamiques des fusions bancaires varient selon les géographies. Dans les marchés émergents, la structure de l’actionnariat (la présence d’actionnaires communs dans le secteur bancaire notamment) et le rôle de l’État, notamment la volonté de créer des  «champions nationaux», influencent le rythme des rapprochements, comme on a pu l’observer dans les pays du Golfe depuis 2017 et, dans une moindre mesure, au Maroc dans les années 1990. Les fusions bancaires peuvent également être dictées par le cadre réglementaire. En effet, la hausse du capital social minimum décidée par les autorités peut entraîner des opérations de fusion, comme nous avons pu l’observer récemment dans certains pays d’Afrique subsaharienne.

 

Boursenews : Les opérations de fusion‑acquisition dans la banque ou l’assurance reposent aujourd’hui sur des processus très structurés. Peut‑on parler d’un véritable métier, avec des standards comparables d’un marché à l’autre ? 

J.E.M : Oui, on peut clairement parler d’un véritable métier. Les opérations de fusions‑acquisitions bancaires reposent désormais sur des processus très structurés et largement standardisés au niveau international : analyses financières approfondies, due diligence réglementaire et des risques, projection des synergies, gouvernance post‑opération et dialogue avec les superviseurs, notamment avec les autorités de la concurrence. Ces standards sont portés par des acteurs globaux (banques d’affaires, cabinets de conseil, auditeurs) et se retrouvent d’un marché à l’autre.

Au Maroc, ces standards internationaux sont de plus en plus intégrés, notamment du fait du positionnement régional des grands groupes bancaires marocains. Toutefois, leur mise en œuvre reste fortement influencée par les spécificités locales : rôle central du régulateur, importance de la stabilité du système, et considérations économiques ou stratégiques propres au pays. Le métier est donc global dans ses méthodologies, mais son exécution reste tout de même ancrée dans le contexte marocain.

 

Boursenews : D’après vos observations, quels sont les principaux effets de ces consolidations sur la solidité financière des acteurs et leur capacité d’investissement et de modernisation ?

R.H.A : Les effets positifs potentiels incluent une diversification accrue des revenus, un meilleur positionnement sur le marché, ainsi que des gains d’efficacité et de compétitivité qui renforcent, par conséquent, la capacité d’investissement des banques. En outre, les fusions peuvent soutenir la liquidité des établissements, notamment en améliorant leur capacité à collecter les dépôts, et réduire le coût de financement lorsque l’opération permet d’atteindre une taille significative.

Néanmoins, elles s’accompagnent aussi de coûts d’intégration et de restructuration, d’une pression potentielle sur les ratios de solvabilité, en particulier à court terme, ainsi que de risques d’exécution souvent significatifs, notamment pour les intégrations complexes et les transactions de grande ampleur et structurantes.

Sur la base des récentes opérations de fusions bancaires observées dans les marchés émergents, notamment au Moyen-Orient et en Afrique, nous constatons que malgré des coûts d’intégration à court terme, ces opérations se traduisent généralement, à moyen et long terme, par une amélioration de la rentabilité bancaire, grâce au renforcement des positions de marché et à la réalisation d’économies d’échelle.

 

Boursenews : Le Maroc a connu un rythme plus mesuré en matière de grandes fusions financières. Est-ce avant tout le reflet d’un marché arrivé à maturité avec sa propre temporalité ?

J.E.M : En effet, au Maroc, la dernière grande opération de consolidation remonte à plus de 20 ans (2004) et concerne la fusion entre la Banque Commerciale du Maroc et Wafabank, qui a donné naissance à Attijariwafa bank. Cette opération a eu un impact systémique fort et a entraîné un changement durable du paysage bancaire marocain, avec l’émergence d’un champion national de premier plan. Ce rythme plus mesuré des grandes fusions au Maroc reflète d’abord la stabilité du système bancaire, qui a été historiquement structuré autour de quelques acteurs bien établis et rentables. Par ailleurs, la forte concentration du secteur, les cinq plus grandes banques représentant 76% des actifs à fin 2024, selon Bank Al‑Maghrib, limite, dans une certaine mesure, le potentiel de fusions à l’heure actuelle. S’ajoutent à cela les bons niveaux de rentabilité et des perspectives robustes de croissance domestique, portées notamment par les projets structurants en cours au Maroc.

 Par ailleurs, contrairement à certains marchés européens marqués par une fragmentation excessive ou des crises successives, le Maroc n’a pas connu de déséquilibres majeurs nécessitant des consolidations d’urgence. La stabilité du secteur et une croissance longtemps soutenue ont plutôt favorisé des stratégies organiques et une expansion régionale. Cette temporalité propre est également liée au rôle central joué par le régulateur et à une approche prudente de la consolidation. Les autorités privilégient la résilience du système et la continuité du financement de l’économie, ce qui conduit naturellement à un rythme plus graduel des opérations de fusion.

Selon nous, cela ne signifie pas nécessairement une absence de dynamisme, mais plutôt une consolidation plus ciblée, réfléchie et alignée sur les priorités stratégiques des banques, notamment leur positionnement en Afrique et leur capacité à gérer la complexité croissante du métier bancaire. Toutefois, nous pensons que la consolidation au Maroc peut aujourd’hui apparaître comme une option stratégique crédible, notamment entre les plus petits acteurs du marché, ce qui leur permettrait notamment de renforcer leur position domestique.

 

Propos recueillis par Youssef Seddik