Lors de la conférence annuelle de l’Association professionnelle des sociétés de Bourse, Jean-Maurice Ladure, Managing Director et Global Head of Index Management Research chez MSCI, est revenu sur les critères appliqués par le fournisseur mondial d’indices dans la classification des marchés financiers et sur la position actuelle du Maroc.
Jean-Maurice Ladure a tout d’abord rappelé que MSCI ne classe pas les économies, mais les marchés financiers, sur la base de critères standardisés utilisés par les investisseurs institutionnels. Plus de 18.000 milliards de dollars d’actifs suivent aujourd’hui les indices MSCI, en gestion passive ou active, ce qui impose une forte exigence de cohérence et de stabilité dans les classifications.
Pour le passage d’un marché frontier vers l’univers emerging, MSCI s’appuie principalement sur deux critères. Le premier concerne la taille et la liquidité. Pour être éligible, un marché doit compter au moins trois sociétés répondant simultanément à des seuils de capitalisation et de flottant. Jean-Maurice Ladure a cité des repères de l’ordre de 3,6 milliards de dollars de capitalisation boursière et 1,8 milliard de dollars de capitalisation flottante, assortis d’un niveau de liquidité suffisant (Annualized Traded Value Ratio (ATVR) d’environ 15%). Ces critères doivent être respectés sur une période d’environ huit trimestres, afin d’assurer une stabilité durable.
Le second critère porte sur l’accessibilité du marché. Il inclut notamment l’ouverture aux investisseurs étrangers, l’efficacité des mécanismes de règlement-livraison, la disponibilité des instruments financiers et la stabilité du cadre institutionnel. Ces éléments sont déterminants pour les investisseurs internationaux dans l’univers emerging.
Mais il insiste surtout sur le fait que MSCI cherche de la constance. Les seuils doivent être observés durablement. Il évoque une exigence de stabilité sur plusieurs trimestres, afin d’éviter un marché qui coche les cases une fois, puis repasse en dessous.
Sur le “comment” et le “quand”, Jean-Maurice Ladure a détaillé une séquence en trois étapes: l’adoption des réformes, leur mise en œuvre effective, puis leur utilisation et validation par les investisseurs institutionnels. Cette dernière étape est décisive et fait l’objet de consultations régulières auprès des investisseurs.
Les éventuelles évolutions de classification sont examinées dans un cycle annuel, avec une publication majeure en juin. En cas de perspective de reclassement, une phase de consultation peut s’étaler sur environ un an, avant une décision l’année suivante. Et même après un feu vert, l’inclusion ne se fait pas “du jour au lendemain”: il évoque 6 à 12 mois de préparation avant l'intégration effective, pour ne pas “choquer” le marché.
Sur l’évolution du marché marocain depuis son reclassement en frontier en 2013-2014, Jean-Maurice Ladure a souligné plusieurs progrès. Selon ses données, la capitalisation boursière est passée d’environ 6 milliards de dollars à 23 milliards de dollars, le nombre de valeurs éligibles est passé de 8 à 30, et le poids du Maroc dans l’indice frontier est passé d’un peu plus de 4% à près de 12% et qualifie le Maroc de “troisième marché frontier” derrière le Vietnam et la Roumanie. Il a également relevé la diversification sectorielle du marché marocain, appréciée par les investisseurs internationaux.
En revanche, certains axes d’amélioration restent identifiés par MSCI, notamment en matière d’accessibilité: reconnaissance du nominee status en règlement-livraison, amélioration de la concurrence sur les coûts de trading (il suggère davantage de concurrence entre brokers), élargissement de certaines fonctionnalités de marché, et disponibilité plus systématique de l’information financière en anglais.
MSCI intègre aussi dans son analyse d’accessibilité le Foreign Exchange Market Liberalization Level, critère qui mesure la facilité avec laquelle les investisseurs étrangers peuvent convertir, rapatrier ou couvrir leurs flux en devises.
Au final, le Maroc a gagné en taille et en visibilité au sein de l’univers frontier. Mais la marche vers l’univers emerging suppose un marché plus simple à utiliser, plus fluide opérationnellement, et surtout plus stable dans ses métriques, condition indispensable à la validation par les investisseurs institutionnels internationaux.
Youssef Seddik