L’inflation officielle est à 0,5%, la croissance dépasse 4%. Sur le papier, le Maroc est loin de la stagflation. Pourtant, dans les foyers, le sentiment est tout autre. Et si le risque ne se lisait pas seulement dans les indicateurs ?
Stagflation : de quoi parle-t-on ?
Le mot est né dans les années 1970, quand les chocs pétroliers ont produit un cocktail que les économistes jugeaient impossible : une économie qui stagne, des prix qui s’envolent et un chômage qui grimpe, tout cela en même temps. C’est ce triptyque, et non l’un de ses éléments isolés, qui définit la stagflation.
La réponse à notre question est simple. Non, le Maroc n’est pas en stagflation. Mais si on creuse un peu, la réponse devient plus intéressante.
Sur le papier, rien à signaler
Commençons par les chiffres officiels. L’inflation n’a atteint que 0,3% en moyenne sur les huit premiers mois de 2026. Bank Al-Maghrib prévoit 0,7% pour l’ensemble de l’année, et a maintenu son taux directeur à 2,25 % lors de sa réunion du 22 septembre : la Banque centrale ne voit aucune urgence inflationniste.
La croissance, elle, est attendue à 4,4% en 2026.
Quant au chômage, il s’est établi à 9,5% au deuxième trimestre, en recul de 1,3 point par rapport au trimestre précédent. Une précision toutefois : ce chiffre repose sur une nouvelle enquête (EMO2026) dont le HCP rappelle qu’elle n’est pas directement comparable à l’ancienne. Le chômage des 15-24 ans atteint 27,2%, et celui des diplômés du supérieur 16,7%, mais que révèlent les chiffres à propos de la situation des jeunes, de l'accès au premier emploi, de la stabilité des postes ou de l'adéquation entre compétences et besoins des entreprises ?
Il faut donc éviter aussi bien de minimiser les tensions que de généraliser à partir d'un seul indicateur. Pour un jeune entrant sur le marché du travail, ou pour un foyer dont les revenus dépendent d'une activité instable, les perspectives professionnelles pèsent directement sur les décisions de consommation, d'épargne et d'endettement.
Cette dimension est centrale pour le pouvoir d'achat. Sans marge financière suffisante, la moindre hausse de dépense ou la perte d'un revenu fragilise l'équilibre du budget. A l'inverse, un emploi stable et des revenus prévisibles permettent d'absorber plus facilement les variations de prix. Les transformations liées au numérique et à l'intelligence artificielle soulèvent par ailleurs des questions sur les compétences de demain, mais les projections sur les métiers transformés ne doivent pas être confondues avec des destructions d'emplois déjà observées : il faut distinguer les risques anticipés des évolutions constatées.
0,5%, est-ce vraiment ce que ressentent les ménages ?
La question mérite d’être posée, car le HCP interroge régulièrement les Marocains sur leur perception, et les réponses n’ont presque rien à voir avec l’indice officiel.
Le décalage apparaît nettement dans la dernière enquête de conjoncture du haut-commissariat au Plan (HCP). Au troisième trimestre 2026, 95,9% des ménages interrogés déclarent avoir constaté une hausse des prix alimentaires au cours des douze derniers mois. Dans le même temps, 76,3% estiment que leur niveau de vie s’est détérioré sur cette période, tandis que 92,5% ne s’attendent pas à pouvoir épargner au cours des douze prochains mois.
Comment expliquer un tel décalage ?
Plusieurs mécanismes, bien connus des économistes, y contribuent.
D’abord, le taux n’est pas le niveau : une inflation de 0,5% signifie que les prix augmentent très lentement, et non qu’ils reviennent en arrière. Après le pic de 2022-2023 (6,6% sur 2022, jusqu’à 10,1% en février 2023), les prix ne sont jamais redescendus à leur niveau initial, et les ménages continuent de comparer leurs dépenses à celles d’avant cette période.
Ensuite, le panier moyen n’est le panier de personne : l’indice reflète la consommation d’un ménage moyen, alors que les ménages modestes consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation et au transport. Si ces postes augmentent plus vite que la moyenne, leur inflation personnelle est donc plus élevée que celle mesurée par l’indice. À cela s’ajoute le poids des prix les plus visibles : le pain, les légumes, l’huile ou le carburant, achetés fréquemment, marquent davantage les esprits qu’une baisse sur un produit consommé occasionnellement.
Enfin, l’inflation n’est pas le pouvoir d’achat : l’évolution des revenus, les dettes et la situation de l’emploi comptent tout autant que celle des prix pour déterminer la capacité des ménages à faire face à leurs dépenses.
Cet écart entre perception et mesure existe dans presque tous les pays, et il ne prouve pas que l’indice est «faux». Il indique plutôt quelque chose d’important : pour beaucoup de Marocains, la situation économique est vécue comme bien plus tendue que ne le suggèrent les statistiques. On pourrait parler d’une stagflation ressentie, à ne pas confondre avec la stagflation au sens technique du terme.
Une croissance solide, mais moins qu’il n’y paraît
Côté activité, le tableau est plus contrasté qu’un simple «4,4%». En septembre, Bank Al-Maghrib a revu sa prévision à la baisse, après 5,2% en juin. La croissance de 2026 repose en bonne partie sur l’agriculture : les activités non agricoles, elles, ralentiraient à 1,5% au deuxième trimestre 2026, contre 4,9% un an auparavant, avec des industries extractives et manufacturières moins dynamiques que prévu.
Et 2027 s’annonce plus difficile : la Banque centrale prévoit une croissance de seulement 2,9%, notamment parce que la production céréalière devrait revenir à un niveau plus normal.
Un scénario à ne pas écarter
En prenant du recul, la stagflation n’est pas là aujourd’hui. Mais plusieurs signaux invitent à ne pas l’exclure pour la suite.
D’abord, le choc énergétique : les tensions au Moyen-Orient pèsent sur les prix. L’inflation globale reste contenue pour l’instant, mais ce type de choc finit souvent par se diffuser.
Ensuite, la trajectoire attendue pour 2027 : une croissance qui ralentit à 2,9%, une inflation qui remonte à 1,5%, et surtout une inflation sous-jacente, qui exclut les prix les plus volatils, qui passerait de −0,2% en 2026 à 0,2%. Ce n’est pas de la stagflation, mais c’est un mouvement dans cette direction : moins de croissance, plus de prix.
Enfin, les ménages abordent ce scénario, déjà fragilisés : peu d’épargne, une confiance en recul, un sentiment de perte de niveau de vie. Un nouveau choc de prix serait absorbé avec beaucoup moins de marge qu’un choc équivalent dans une économie où les ménages ont des réserves.
Ce qui ferait basculer le scénario ? Probablement la combinaison de deux facteurs : un conflit régional durable qui maintiendrait l’énergie chère, et une mauvaise campagne agricole qui priverait la croissance de son principal moteur.
Pour conclure, le Maroc n’est pas en stagflation. Les données officielles sont claires, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais le risque n’est pas nul : il dépend de facteurs en partie extérieurs (énergie, climat), et il rencontre une société où le vécu économique est déjà plus dur que les moyennes ne le disent.
La bonne question n’est peut-être pas «sommes-nous en stagflation ?», mais «que se passerait-il si un choc venait s’ajouter à un moral déjà fragile ?». C’est sur cet indicateur-là, plus difficile à mesurer qu’un taux d’inflation, qu’il faudra garder l’œil dans les prochains trimestres.