En Bourse, l’essentiel se joue rarement en une séance. Le décrochage récent du MASI, sur fond de tensions géopolitiques, rappelle surtout qu'un marché évolue par cycles, avec des phases de hausse, de consolidation et de correction. Comprendre cette mécanique et la charge émotionnelle qui l’accompagne est souvent la première condition pour garder le cap lorsque la volatilité s’invite.
Les séances de baisse marquées attirent toujours les comparaisons et les commentaires à chaud. En deux séances, le MASI a perdu près de 10%, sur fond d’escalade militaire entre Washington et Téhéran. Or, ce mouvement rappelle qu’une correction peut être violente sans que les perspectives de moyen terme soient automatiquement remises en cause.
Sur ce point, un professionnel de la gestion d’actifs nous rappelle d’abord la vitesse de réaction des marchés. «La première chose à rappeler est que les marchés financiers réagissent très rapidement aux chocs géopolitiques, souvent de manière amplifiée à court terme». Il ajoute que «ces derniers jours, la Bourse de Casablanca a effectivement connu une correction marquée: le MASI a perdu près de 10% en seulement deux séances, avec notamment une baisse de -4,21% puis -5,6%, dans le sillage des tensions militaires impliquant l’Iran et leurs implications potentielles sur les marchés énergétiques et la croissance mondiale». Mais, insiste-t-il, «il est important de replacer ce mouvement dans une perspective plus large».
La Bourse de Casablanca a déjà traversé des zones de turbulence autrement plus lourdes, où les chocs avaient une dimension économique et financière plus profonde. La crise financière mondiale de 2007-2008, les tensions régionales de 2011, l’épisode du boycott de 2018, la crise sanitaire de 2020 avec un MASI en repli de plus de 20% en quelques séances, puis le choc Ukraine en 2022, marqué par l’inflation importée et le resserrement monétaire global. Ces épisodes, d’origine structurelle, exogène ou mondiale, ont provoqué de véritables phases de contraction économique et ont ouvert la voie à des bear markets marqués, à l’exception de 2018, dont l’impact était plus localisé et psychologique.
Pour autant, rien de comparable aujourd’hui. Les entreprises cotées restent bénéficiaires, les taux stables, les flux institutionnels constants. Plus largement, ce que rappelle la mémoire du marché, c’est que les corrections font partie du cycle boursier et que la patience finit presque toujours par être récompensée. Les crises passent, les fondamentaux demeurent.
C’est d’ailleurs l’une des idées mises en avant par notre interlocuteur: «d’abord, cette correction intervient après une phase de forte progression du marché marocain. Le MASI avait atteint un niveau historique d’environ 20.340 points en août 2025, ce qui reflétait la dynamique positive des entreprises cotées et l’intérêt des investisseurs pour le marché marocain».
Il faut dire que pour beaucoup de primo-investisseurs, la période 2024-2025 a été une découverte: des IPO en série, des plus-values rapides, une dynamique de marché euphorique. L’idée qu’un marché puisse aussi corriger sans s’effondrer est nouvelle pour eux. Ce moment de tension psychologique est donc fondateur, puisqu’il apprend la distance émotionnelle, réinstalle la discipline de gestion, et surtout rétablit la différence entre prix et valeur. Un investisseur qui comprend que la Bourse respire (qu’elle monte, qu’elle corrige, qu’elle consolide) entre dans une phase de maturité. Ce n’est donc plus un spéculateur de cycle, c’est un acteur de long terme.
Le repli actuel renvoie d’abord à un repricing du risque exogène: énergie, logistique, shipping, et incertitude sur la durée du conflit. Ce sont des canaux qui peuvent peser sur les anticipations d’inflation et sur la perception des taux, donc sur les multiples de valorisation. Mais ce mécanisme de marché ne signifie pas, à lui seul, un changement structurel du scénario domestique.
C’est précisément dans ces phases que l’écart se creuse entre le bruit (rumeurs, commentaires minute par minute) et le signal (bénéfices, bilans, trajectoire macro, visibilité sectorielle).
Dans la même veine, notre professionnel insiste sur le fait que «les fondamentaux des entreprises restent globalement solides. Les résultats des sociétés cotées ont progressé et les perspectives de croissance des bénéfices sur les prochains mois sont estimées autour de +20%, un niveau nettement supérieur à la moyenne historique». Et il tranche également sur la nature du mouvement actuel, «ce que nous observons aujourd’hui ressemble davantage à une réaction de marché face à un choc externe qu’à une remise en cause des fondamentaux économiques».
Sur le plan souverain, le Maroc a retrouvé le statut Investment Grade après le relèvement de la note par S&P à BBB- fin septembre 2025. Ce point pèse sur la perception du risque pays et sur le coût du financement externe, sans immuniser le marché contre la volatilité.
Sur le plan boursier, la correction intervient après une séquence de hausse qui a revalorisé la place. Le MASI affichait plus de 60% de progression sur trois ans, avec une dynamique haussière installée depuis 2023, avant l’entrée dans une phase de consolidation. La capitalisation a, elle, dépassé le seuil des 1.000 milliards de DH, un marqueur de profondeur et de taille de marché.
L’élargissement de la base d’investisseurs constitue un autre fait marquant. La dernière IPO a mobilisé un volume inédit de souscripteurs, avec plus de 168.000 particuliers selon les chiffres communiqués autour de l’opération SGTM. Une donnée à lire avec lucidité: elle montre un marché plus diffusé, mais aussi une base de primo-investisseurs plus exposée au choc émotionnel des premières corrections.
C’est dans ce contexte, conclut notre interlocuteur, que le message aux investisseurs et plus précisément les particuliers doit rester clair: «il faut éviter de confondre une volatilité de court terme avec un changement de tendance structurelle».
En parallèle, la ministre de l'Economie et des Finances, Nadia Fettah, s'est voulue rassurante à ce sujet de Crise au Moyen-Orient, en expliquant en substance que «nous avons des réserves de change, un mix énergétique qui est de plus en plus vert et puis une économie qui a prouvé sa résilience», tout en revendiquant une posture de préparation: «en responsabilité, nous avons le plan d’action qu’il faut».
D’un autre côté, les moteurs domestiques restent identifiables avec un cycle d’investissement structurant, des besoins en infrastructures, des programmes publics (reconstruction, logement), une dynamique BTP, et des perspectives sectorielles qui continuent d’alimenter la visibilité de plusieurs compartiments de la cote. Dans ce contexte, la question centrale n’est pas de nier la volatilité, mais de la remettre à sa place, comme une variable de marché souvent amplifiée à court terme, rarement suffisante pour réécrire seule les fondamentaux.
Sur la méthode, notre source souligne que «raisonner en cycles est essentiel pour investir en actions». Et il précise le cadre en expliquant que «les marchés ne progressent jamais de manière linéaire. Ils alternent naturellement entre phases d’expansion et phases de correction». Il ajoute aussi un repère de long terme pour le moins important: «si l’on regarde l’historique du MASI, on constate que malgré des épisodes de volatilité, la tendance de long terme reste positive. Sur les dix dernières années, l’indice affiche une progression cumulée de près de 90%, ce qui illustre bien la création de valeur dans la durée».
En dehors du diagnostic, la question pratique est surtout de savoir quels repères conserver quand le marché devient nerveux et que les séances se succèdent à un rythme inhabituel?
Sur ce point, notre interlocuteur souligne que «trois repères me semblent particulièrement importants pour les investisseurs particuliers» D’abord, «le premier est l’horizon d’investissement. Les actions doivent être envisagées sur plusieurs années, car c’est sur ces horizons que les cycles économiques et la croissance des entreprises se matérialisent». Ensuite, «le deuxième est la diversification, qui permet d’amortir les fluctuations d’un secteur ou d’une valeur». Enfin, «le troisième repère est la discipline d’investissement. Les investisseurs qui cherchent à réagir à chaque séance de marché prennent souvent plus de risques que ceux qui suivent une stratégie régulière et structurée».
Par ailleurs, la question des points bas revient toujours quand la volatilité s’installe. «L’histoire des marchés montre que les phases de correction ont souvent constitué des opportunités pour les investisseurs de long terme», affirme-t-il. Son raisonnement est lucide: «lorsque les marchés baissent fortement, les valorisations deviennent mécaniquement plus attractives. Cela permet d’investir dans des entreprises solides à des niveaux de prix plus raisonnables».
Plutôt que de chercher à deviner la séance exacte du point bas, l’enjeu est de tenir un cap, lisser ses décisions, et rester cohérent avec son horizon. «Ceux qui ont su rester investis pendant les phases de volatilité, ou renforcer progressivement leurs positions, sont généralement ceux qui profitent le plus des phases de reprise», conclut-il.
En définitive, chercher à “timer” le marché séance par séance est rarement payant. Ce qui fait la différence, sur la durée, c’est une lecture en cycles, une diversification réelle et une stratégie tenue dans le temps, y compris quand la volatilité s’invite. À bon entendeur.
Y. Seddik