-Le spread entre l’OAT française et le Bund allemand a atteint près de 125 points de base fin septembre, son plus haut niveau depuis 2012. En parallèle, une question concerne directement l’économie marocaine : que se passe-t-il lorsque le risque français devient un risque européen ? Tentative de réponse de BMCE Capital Global Research.
La dette publique française a atteint 119 % du PIB à fin juin 2026 et le projet de budget 2027, qui prévoit de ramener le déficit public de 5,4 % du PIB en 2026 à 5 % en 2027, ne suffirait pas à stabiliser sa trajectoire. Le ratio d’endettement pourrait ainsi grimper à 121,7 % du PIB en 2027.
Les marchés ont réagi à ces fragilités. Au troisième trimestre, le rendement de l’OAT française à 10 ans a progressé de 113 points de base pour atteindre 4,862 % à fin septembre, dont 61 points de base sur le seul mois de septembre.
Une partie de ce mouvement s’explique par un mouvement de vente généralisé sur les marchés obligataires, alimenté notamment par la hausse des prix de l’énergie, le regain des anticipations inflationnistes et des conditions monétaires restrictives. Mais l’élément distinctif réside dans l’élargissement du spread OAT-Bund : à près de 125 points de base fin septembre, la prime de risque française dépassait celles de l’Italie et de l’Espagne.
Autrement dit, les investisseurs ne réévaluent plus uniquement le niveau général des taux d’intérêt. Ils intègrent également une prime de risque spécifique liée aux déséquilibres budgétaires et aux incertitudes politiques françaises.
Le vrai sujet : le coût de la dette
L’accès de l’État français aux marchés financiers demeure assuré. Le risque est davantage progressif : à mesure que les anciennes émissions arrivent à échéance et sont refinancées à des taux plus élevés, la charge d’intérêts augmente.
Selon BMCE Capital Global Research, la charge budgétaire de la dette de l’État pourrait atteindre 72,9 milliards d’euros en 2027, contre 59,3 milliards prévus dans la loi de finances initiale de 2026. À l’échelle de l’ensemble des administrations publiques, les intérêts représenteraient 91,2 milliards d’euros, soit 2,9 % du PIB.
Cette progression réduit les marges de manœuvre budgétaires et complique l’assainissement des finances publiques. Elle peut aussi alimenter une boucle auto-entretenue : une prime de risque plus élevée renchérit le financement, alourdit la charge d’intérêts et rend la stabilisation de la dette plus difficile.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans le niveau d’endettement, mais aussi dans la capacité de l’État à maîtriser durablement le coût de son financement.
La BCE comme un filet de sécurité, pas un plafond
Les mécanismes de protection de la Banque centrale européenne, notamment le Transmission Protection Instrument (TPI), visent à limiter les risques de fragmentation financière au sein de la zone euro en permettant une intervention face à des tensions jugées injustifiées et désordonnées.
Ils ne constituent toutefois pas une garantie de plafonnement des spreads souverains. Début octobre, la BCE rappelait ne cibler aucun niveau précis d’écart de rendement, son intervention restant conditionnée à des perturbations de la transmission de la politique monétaire.
Ainsi, une hausse des primes de risque liée aux fondamentaux budgétaires français peut se poursuivre sans intervention automatique de la BCE, tant que le fonctionnement des marchés demeure ordonné.
Pour l’heure, les tensions s’étendent à plusieurs signatures souveraines européennes, notamment l’Italie, la Grèce et la Belgique, tandis que l’Espagne et le Portugal restent relativement préservés. Sur le marché des changes, l’euro a reculé de 2,5 % face au dollar en septembre, sa plus forte baisse mensuelle depuis juillet 2025.
La contagion demeure donc différenciée, mais son extension à d’autres pays constituerait un signal de risque supplémentaire pour les marchés européens.
Et le Maroc dans tout ça ?
Le Maroc n’est pas directement exposé à la dette souveraine française dans les mêmes conditions que les investisseurs détenant des obligations françaises. Sa vulnérabilité tient surtout à son intégration économique et financière à l’Europe.
La zone euro absorbe plus de 60 % des exportations marocaines et constitue une source majeure d’investissements directs étrangers, de recettes touristiques et de transferts des Marocains résidant à l’étranger. La France occupe, à cet égard, une place importante, tant dans les flux touristiques vers le Royaume que dans les transferts de la diaspora.
Une dégradation durable de la conjoncture européenne pourrait ainsi se transmettre à l’économie marocaine par plusieurs canaux.
Change et inflation importée. Un affaiblissement de l’euro face au dollar pourrait renchérir, en dirhams, certaines importations libellées en dollars, notamment énergétiques. Le dirham étant indexé sur un panier composé de 60 % d’euros et de 40 % de dollars, l’évolution croisée de ces deux devises peut modifier les conditions de change du Royaume. L’effet dépendrait toutefois de l’ampleur du mouvement et de sa transmission aux prix des importations.
Commerce extérieur. Un ralentissement de la demande européenne pourrait peser sur les commandes adressées aux exportateurs marocains, en particulier dans l’automobile, l’aéronautique et le textile, des secteurs étroitement intégrés aux chaînes de valeur européennes.
Tourisme et transferts des MRE. Une détérioration de la situation économique en France et en Europe pourrait freiner les dépenses touristiques et, selon son ampleur, affecter les transferts de la diaspora marocaine. Ces effets dépendraient notamment de l’évolution des revenus et de l’emploi dans les pays concernés.
Investissements directs étrangers. Une incertitude accrue et des conditions de financement plus contraignantes pourraient conduire certaines entreprises européennes, notamment françaises, à reporter ou à redimensionner leurs projets d’investissement au Maroc.
Financement extérieur. Enfin, si les tensions souveraines s’étendaient à l’ensemble des marchés européens, une hausse plus générale de l’aversion au risque pourrait renchérir les émissions obligataires internationales et les financements extérieurs du Royaume, même en l’absence de détérioration de ses propres fondamentaux économiques.
Le risque pour le Maroc ne se limiterait donc pas à un canal isolé. C’est la possibilité d’un choc simultané sur plusieurs sources de devises et de financement qui constitue le principal point de vigilance.
À surveiller : le risque de contagion européenne
Selon le scénario central présenté par BMCE Capital Global Research, la prime de risque française pourrait rester durablement supérieure à ses niveaux historiques récents, tandis que l’euro demeurerait sous pression en l’absence d’amélioration tangible de la trajectoire budgétaire ou de la visibilité politique françaises.
Le véritable point de bascule serait toutefois une extension plus large des tensions à d’autres signatures souveraines de la zone euro, notamment l’Espagne et le Portugal, encore relativement épargnés fin septembre.
Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas seulement de suivre l’évolution de la dette française, mais de surveiller sa capacité à provoquer un choc de confiance à l’échelle européenne. Une telle évolution pourrait affecter simultanément les exportations, les recettes touristiques, les transferts des MRE et les conditions de financement extérieur du Royaume.