Avant les vagues d’IPO et la Bourse “grand public”, Casablanca avait déjà ses repères. En 1992, la cote compte 68 sociétés. Le marché existe, mais il reste une place de rythme lent avec une liquidité inégale, des échanges concentrés, et un actionnariats stables.
Dans ce contexte, la Bourse sert d’abord à cadrer un capital, à matérialiser des participations, à donner un prix de référence plus qu’à faire tourner les titres au quotidien.
Dès lors, quand on remonte les anciennes fiches de cote, on retrouve une première génération d’émetteurs qui raconte assez fidèlement le Maroc économique d’alors : une cote structurée autour de la banque, du crédit, de la distribution et de quelques signatures industrielles ou de consommation. Quelques noms suffisent, à eux seuls, à planter le décor.
Auto Hall (1941) figure parmi les introductions les plus anciennes. Sa présence explique que la place cote déjà des entreprises ancrées dans l’économie réelle, liées à la distribution et à l’équipement. Autrement dit, même sur une Bourse encore discrète, l’économie productive a ses relais, et certains acteurs structurants cherchent tôt à s’inscrire dans un cadre de marché.
Les Eaux Minérales d’Oulmès (1943) racontent une autre facette. Celle de la consommation et les marques installées. Le 14 mars 1935, la « Fermière des Eaux Minérales d’Oulmès », dénomination initiale de la société Les Eaux Minérales d’Oulmès, fait son apparition sur le compartiment hors cote, dans le Bulletin de l’Office de Compensation des Valeurs Mobilières Marocaines, avant de rejoindre en 1943 la cotation officielle. Ainsi, dans une cote dominée par les institutions, ces valeurs “grand public” font figure d’exception notable. Elles introduisent une logique différente d’une entreprise identifiable par le consommateur, donc plus facile à lire, mais pas forcément plus échangée pour autant. Parallèlement, la Bourse de Casablanca, et les actionnaires individuels et institutionnels, ont continué d’accompagner la croissance de la société à travers la souscription à des emprunts obligataires et des levées de fonds.
BCM (1943), devenu plus tard un pilier d’Attijariwafa bank, symbolise une évidence historique. La banque est au centre de la cote. Dans un marché où l’actionnariat reste stable, ce sont les institutions financières qui donnent de la profondeur “institutionnelle” au marché, parce qu’elles sont connues, suivies et détenues sur le long terme. De fait, leur présence pèse aussi sur la perception du risque.
CIH (1967) s’inscrit dans la première génération d’institutions qui donnent une ossature à la cote casablancaise. Cette date correspond à l’acte fondateur du Crédit Immobilier et Hôtelier tel que le grand public l’a connu : un établissement spécialisé, au cœur de deux chantiers structurants du Maroc d’après-Indépendance, l’habitat et le tourisme. Selon les éléments historiques publiés par la banque lors de son centenaire, le CIH indique avoir financé près d’un million de logements pour une enveloppe cumulée de 130 milliards de dirhams, et accompagné, entre 1967 et 1990, plus de 300 projets touristiques pour environ 8 milliards de dirhams.
Dans cette première génération, il n’y a pas que la banque et le crédit. La cote porte aussi des signatures plus patrimoniales, qui disent autre chose du Maroc économique d’alors : un marché où l’on conserve autant qu’on arbitre.
Balima (1946) en est un bon exemple. C’est une valeur qui renvoie à l’immobilier de rendement, à la logique de patrimoine et de durée : un titre dont l’intérêt, historiquement, se lit moins dans la rotation quotidienne que dans la stabilité d’un actif et dans la régularité d’un modèle. Dans une Bourse encore discrète, ce type de profil trouve naturellement sa place : il parle aux portefeuilles patients, aux actionnaires installés, à une culture de détention.
Zellidja (1955) complète le tableau dans un registre différent. Sa présence ancienne rappelle que la cote a aussi porté tôt des trajectoires industrielles, puis, au fil du temps, des structures qui évoluent avec l’économie : des sociétés dont l’histoire s’inscrit dans des cycles longs, avec des repositionnements, des transformations, parfois une logique davantage “portefeuille”. Dans la photographie d’époque, c’est typiquement le genre de signature qui ancre la cote dans une économie productive, avant que le marché ne prenne plus tard d’autres visages.
Pris ensemble, ces repères ne sont pas “une liste pour faire joli”. Ils disent, au contraire, quelque chose de très concret sur la sociologie du marché à l’époque. La cote est d’abord composée de signatures connues, souvent institutionnelles ou patrimoniales, avec des actionnariats stables et des horizons de détention longs. D’où une logique de conservation plus que d’arbitrage. La Bourse sert à structurer un capital existant, à matérialiser une valeur, à offrir un prix de référence ; elle sert donc moins à “faire tourner” des titres au quotidien.
Ces premières grandes valeurs ont, au fond, donné une ossature à la cote, une mémoire au marché et une continuité à la place. C’est sur ce socle institutionnel, patrimonial, parfois immobile que le reste de l’histoire boursière casablancaise s’écrira avec notamment la grande réforme de 1993.
Y.S