Ce mercredi soir, la Réserve fédérale américaine rend sa décision ; demain, ce sera au tour de la BCE. Après deux ans de baisses, les grandes banques centrales ont renoué avec les hausses de taux, sous la pression d'un pétrole revenu au-dessus de 100 dollars. Au Maroc, une inflation maîtrisée, notamment grâce à l'amortisseur budgétaire, a permis au taux directeur de rester stable. Les effets du resserrement mondial empruntent toutefois d'autres canaux, qu'il est utile d'identifier.
Dans une analyse, le Dr Yassine Hmimi, expert en économie et politiques publiques, décrypte les mécanismes de transmission de ces tensions monétaires internationales et les risques qu'elles pourraient faire peser sur l'économie marocaine.
Il y a un an, les marchés ne parlaient que de baisses de taux. Entre septembre 2024 et décembre 2025, la Fed avait abaissé les siens à six reprises. La BCE avait ramené son taux de dépôt de 4 % à 2 % entre juin 2024 et juin 2025.
Le choc pétrolier de 2026 a inversé la tendance. La BCE a relevé ses taux en juin, puis de nouveau le 10 septembre, portant son taux de dépôt à 2,50 %. La Fed a suivi le 16 septembre avec sa première hausse depuis juillet 2023, à 3,75-4 %. La Banque du Japon a porté son taux à 1,25 % le même mois.
Cette semaine concentre trois grands rendez-vous : la Fed ce mercredi, la BCE jeudi, la Banque du Japon vendredi. Les marchés anticipent une pause pour les trois. Une pause ne signifie pas pour autant la fin du cycle : les investisseurs tiennent pour très probable une nouvelle hausse de la Fed en décembre, et plusieurs prévisionnistes attendent la BCE sur un relèvement à la même échéance.
Le moteur de ce retournement est l'énergie. Le Brent a commencé l'année autour de 61 dollars. Avec l'escalade au Moyen-Orient, il a franchi les 100 dollars dès la mi-mars et culminé vers 118 dollars à deux reprises, fin mars puis fin avril. Après une accalmie au début de l'été, qui l'a ramené sous les 72 dollars début juillet, il est reparti à la hausse : 100 dollars en moyenne en septembre, près de 106 dollars en octobre, sans une seule séance sous la barre des 100 dollars ce mois-ci. Ce 28 octobre, il s'échange autour de 111 dollars, 82 % de plus qu'au début de l'année.
L'inflation a suivi. Elle atteint 3,7 % sur un an aux États-Unis en septembre, et 3,8 % en zone euro, où les prix de l'énergie ont bondi de près de 19 % en un an.
Les marchés obligataires en tirent les conséquences. Le rendement de l'obligation américaine à dix ans a franchi 5 % en septembre, une première depuis 2007. Celui de l'OAT française à dix ans a atteint ce même seuil le 21 octobre, un niveau inédit depuis juillet 2002. Partout, l'argent redevient cher.
Le Maroc aborde ce retournement dans une situation différente. Alors que l'inflation dépasse 3,5 % aux États-Unis et en zone euro, elle est restée contenue au Maroc : 0,5 % sur un an en septembre, et 0,6 % hors produits volatils et tarifs publics.
Cette maîtrise doit beaucoup à la politique budgétaire. Le maintien des prix du butane et de l'électricité et les aides au transport routier ont absorbé une large part du choc énergétique. Cet amortisseur a joué le rôle d'un matelas de sécurité : il a permis jusqu'ici à la politique monétaire de conserver une orientation stable. Le 22 septembre, Bank Al-Maghrib a maintenu son taux directeur à 2,25 %, pour la sixième réunion consécutive. Elle peut aussi s'appuyer sur des réserves de change confortables, attendues à 503 milliards de dirhams à fin 2026, soit cinq mois et demi d'importations.
C'est une illustration concrète de la complémentarité entre politiques budgétaire et monétaire : quand la première absorbe le choc, la seconde peut garder son cap.
Une économie ouverte reste exposée aux dynamiques financières internationales. Quatre canaux de transmission méritent ainsi d’être examinés.
Le change. Le dirham est arrimé à un panier composé à 60 % d'euro et à 40 % de dollar, et fluctue dans une bande de ±5 %. Lorsque les taux remontent à Washington et à Francfort, cela peut creuser les écarts de taux et modifier ainsi l’attractivité relative des placements en devises et les flux de capitaux ; le régime de change et le contrôle des changes en encadrent les effets. Bank Al-Maghrib prévoit par ailleurs une dépréciation de 4,1 % du dirham en termes effectifs réels en 2026, susceptible d’améliorer la compétitivité des exportateurs, mais aussi d’alourdir le coût des importations.
L'inflation importée. En septembre, Bank Al-Maghrib retenait un baril à 87,2 dollars en moyenne sur l'année, une hypothèse établie avant la nouvelle poussée de l'automne. Depuis, le Brent a gagné 16 %, et sa moyenne depuis janvier atteint déjà près de 90 dollars. S'il se maintenait à ses niveaux actuels jusqu'à la fin de l'année, la moyenne annuelle approcherait 93 dollars. L'énergie reste donc le principal facteur à suivre, et Bank Al-Maghrib table sur une inflation de 1,5 % en 2027, un niveau qui resterait modéré.
Les conditions de financement. Au deuxième trimestre, le taux débiteur moyen pratiqué par les banques a augmenté de 15 points de base, à 4,81 %. Les conditions de crédit reflètent aussi l'évolution des taux de marché, et celle-ci est orientée à la hausse partout dans le monde.
Le financement international. Le relèvement des taux de référence mondiaux renchérit toute levée de fonds en devises. Pour un émetteur marocain, public ou privé, qui solliciterait les marchés internationaux dans les prochains mois, le point de départ n'est plus le même : le rendement à dix ans a franchi 5 % aux États-Unis, une première depuis 2007, et a atteint ce seuil en France, une première depuis 2002. À qualité de signature égale, emprunter coûtera plus cher.
Le prochain Conseil de Bank Al-Maghrib se tiendra le 15 décembre, entre la réunion de la Fed, le 9 décembre, et celle de la BCE, le 17 décembre. D'ici là, plusieurs indicateurs permettront de mesurer comment évolue l'environnement :
Le Maroc continue de maintenir un environnement monétaire particulièrement maîtrisé, malgré les tensions sur les taux à l’échelle mondiale. C'est le fruit d'une inflation contenue, de réserves solides et d'une articulation entre politiques budgétaire et monétaire qui a joué son rôle d'amortisseur. La principale inconnue ne dépend toutefois d'aucune banque centrale : c'est la durée du choc pétrolier. C'est sur ce terrain que se jouera la suite, pour le Maroc comme pour l'ensemble des économies importatrices d'énergie.